samedi 27 janvier 2018

La Tromperie (Harun Farocki, 1985)

 
En 1985, Harun Farocki a l'occasion de réaliser un film avec « les armes de l'ennemi ». La Tromperie (Betrogen) restera son seul long-métrage de fiction. Farocki vécut le film comme un échec, ce qui peut expliquer son extrême rareté aujourd'hui. L’œuvre est même ignorée de certains ouvrages consacrés au réalisateur. Il faut aussi noter qu'à la différence des travaux précédents d'Harun Farocki, La Tromperie, produit par un certain Helmut Wietz, paraît bien avoir été réalisé grâce à un budget tout ce qu'il y a de plus décent.


Dans La Tromperie, Jens Baumann (Roland Schäfer) dirige une petite entreprise de plomberie. Il vit dans une grise ville balnéaire et vient d'emménager dans de nouveaux appartements, construits à quelques mètres à peine de la mer. Dans le premier plan où on l'aperçoit, un voisin le prend pour un plombier – en fait, Jens est effectivement plombier, mais la première tromperie réside en ce que le voisin a tort lorsqu'il pense que Jens est le plombier qu'il a fait venir. Cependant, Jens réparera effectivement les canalisations de ses voisins. Cette situation posera problème au voisin  : puisqu'il travaille pour nous, mais qu'il nous rend service en tant que voisin, faut-il payer Jens ? Réponse de sa femme  : « Non, ça le vexerait ».

Jens traîne chaque soir dans un bar à entraîneuse. Depuis sa banquette, c'est toujours la même qu'il observe : Anna Mewis (Katja Rupé). Farocki n'hésite pas à d'abord dessiner Anna telle une « simple » femme fatale. Il s'appuie sur nos ressorts cinéphiliques pour, dans La Tromperie, dresser  des figures qui, si elles nous semblent d'abord très familières, se révèlent aussi très vite comme contaminées ainsi qu'heurtées par la rudesse de leur monde en déroute (ici une petite ville sans intérêt, fermée à ce qui pourrait lui arriver de bien, ouverte au vent froid). Doté d'un éclairage très soigné (les ambiances de bars, la mer à la tombée du jour...), le film s'enrichit même parfois d'une ambiance quasi-lynchienne (le Lynch de Blue Velvet) qui, étonnamment, se marie parfaitement avec la mélancolie sourde propre à de nombreux films de Farocki. 

La d'abord mystérieuse Anna porte sur elle le parfum de la désillusion, celui qui la lie définitivement à son bout d'Allemagne déprimant (Farocki résume la ville à moins de cinq lieux dont il souligne l'aspect fonctionnel). Ce qui surtout la maintient rivée au sol, ce sont d'abord ses nombreux clients de qui elle reçoit « une demande en mariage par jour ». Le schéma est connu : Jens veut sortir Anna de sa vie de prostituée, Anna se laisse séduire mais joue aussi du mystère pour garder son indépendance. Dans un pan plus lumineux du film, Anna et Jens jouent tous deux la comédie du désintérêt et de la lassitude – c'est ainsi que se concrétise effectivement leur relation. Et tant pis si, quand Anna s'échappe, Jens fouille toute la région pour la retrouver, et l'enferme ensuite chez lui... Les deux amants conversent à contre-sens mais semblent trouver, quelque part, un point de convergence.


Méfiant autant des mots que des images, Farocki avait pour projet « d'aller à la recherche d'un sens enseveli, de déblayer les décombres qui obstruent les images » (1). Dans le cas d'un artiste aussi acharné à déconstruire les mécanismes symboliques qui façonnent notre vision, on peut imaginer la difficulté éprouvée par Farocki lorsqu'il s'agit de construire un film à partir de « rien », avec ses propres images fictionnelles comme sujet à critiquer, et la tentation omniprésente des structures classiques qui, sous la double apparence du lisse et du lisible, ont tendance à déjouer d'avance la critique. On peut retrouver l'origine de La Tromperie dans un texte de Farocki (« Femmes interverties », Filmkritik n°281, juin 1980). Dans ce texte, il détaille plusieurs œuvres où un personnage en remplace un autre (A attend B qui est en fait devenu C), sans que la tromperie ne soit démasquée, et où même si la vérité éclate, la révélation n'empêchera pas pour autant la concrétisation de l'amour entre A et C (ainsi La Sirène du Mississippi). L'un est l'autre, et pourtant il ne l'est pas. « Flavière (D'entre les morts) comme Scottie (Vertigo) aiment une femme que la mort leur enlève. Ensuite, ils découvrent une femme qui a quelque chose de la défunte ». 

Farocki finit par citer un fait divers particulièrement glauque qui donne la suite quasi-exacte de La Tromperie : Jens, en voulant faire peur à Anna, la percute avec sa voiture, alors pourtant que le film semblait engagé dans une description de leur rapport amoureux. Elle meurt sur le coup et Jens enterre le corps sans déclarer le décès de celle qui venait de devenir son épouse. C'est Edith, la sœur d'Anna qui jusque là était restée en retrait – elle vit dans un mobil-home avec ses deux enfants – qui va prendre la place (sociale, administrative) d'Anna. Les deux profitent de la tromperie : Jens camoufle son meurtre tandis qu'Edith parvient aussi à sauver ses enfants de la DDASS (ils étaient sur le point de lui être retirés : elle les adopte... au nom de sa sœur !). 

 
Le détour hitchcockien est plus que consumé. Sous ses apparences de film noir sans surprise (tous les éléments sont réunis: le bar, le fric, les flics, le mac, et même le fou du coin – le seul qui par son regard décalé parviendra à voir la vérité de l'usurpation), La Tromperie peut se lire comme une véritable réflexion d'une part sur l'amour et les liens unissant deux êtres (à quoi se rattachent-ils vraiment ? à quel point sont-ils résistants ?), d'autre part sur le déficit de communication qui mine le monde moderne. Car si l'usurpation entre Anna et Edith fonctionne effectivement, ce n'est peut-être tant pas que certains voient Anna en Edith (le spectateur, lui, voit bien qu'Edith ne ressemble pas tant que ça à sa sœur), c'est plutôt qu'ils ne voient pas le changement, le manque qui attesterait de la disparition effectuée. Contre toute attente, l'image qu'ils retirent d'Edith-Anna (cette image aura, pour certains, effectivement changée : le proxénète dit à Jens, « à cause de toi elle a perdu sa classe... elle fait pute ») – les satisfait.

Anna n'aurait-elle donc jamais été véritablement aimée, pas même par ceux-là qui lui amenaient une demande en mariage par jour  ? Il est probable que la « victoire » de Jens et Edith face au monde de la suspicion ne fasse que souligner l'étendue du champ de bataille entraîné par des décennies d'« images opératoires » (Farocki), ces images gérées par des automatismes interdisant toute réflexion, tout contre-champ. Une guerre qui n'appellerait aucune réponse, aucune réplique. Dans La Tromperie, la vision est partagée, comme remise en jeu par le discours filmique : elle est d'abord le regard du voyeur (Jens qui observe Anna au bar), comme si Jens avait préparé innocemment mais pourtant méthodiquement son piège (2). Elle est ensuite celle du meurtre  : on sait que Jens a tué Anna car on l'a vu faire (fugace plan subjectif lorsque la voiture percute « accidentellement » Anna). Mais qu'a t-on vraiment vu  ? Et que voyait Jens lorsque, en pleine nuit, il appuyait sur l'accélérateur ? Si la vision est, dès le départ, altérée, c'est peut-être qu'il s'agit de son état normal. Elle finira pourtant par devenir une « sous-vision », quelque chose en deçà, dès lors que plus personne ne verra qu'Anna en Edith.


Dans La Tromperie, la structure de notre société, basée sur un système de surveillance – la police alliée aux contrôles des services sociaux, mais aussi l'internement et le monde de l'usine – ne fait que dresser (littéralement) des murs entres les êtres. Même de près, on pourrait dire que l'on voit flou. Pour entrevoir la vérité, ne reste plus alors qu'à emprunter des chemins de traverse. C'est ainsi que le fantôme d'Anna réapparaîtra, au terme d'une étrange enquête menée par le « fou du village ». Morte dans le secret, Anna subsistait préservée dans la figure d'Edith et dans les souvenirs des autres. La tromperie n'aura fait que souiller le peu qu'il restait d'elle.
 
(1) Harun Farocki sur lui-même, cité dans le programme de la rétrospective au ciné-club de Münster, été 2001. 
(2) D'ailleurs, les premières scènes ne nous sont pas présentées dans l'ordre chronologique : Jens parle à ses voisins de « sa femme » Anna, avant-même qu'il n'entame une conversation avec elle. Mais peut-être Jens fabrique-t-il déjà un mensonge en rêvant au futur. 

Vincent Poli


Cote de rareté :  5/5
La Tromperie a bénéficié d'une séance unique au Centre Pompidou, le 17 décembre 2017, dans le cadre de la rétrospective Harun Farocki / Christian Petzold. Copie 35mm VOSTF.

Remerciements : Ranch Dubois

1 commentaire: