vendredi 15 décembre 2017

La Croisade d'Anne Buridan (Judith Cahen, 1995)



©Judith Cahen


Depuis le début des années 1990, Judith Cahen poursuit « un projet cinématographique aux frontières de la fiction, du documentaire et de l’autobiographie, qui interroge par ailleurs les frontières très fines entre le cinéma, le théâtre, l’art et la danse contemporaine » (voir son site). Pour La Croisade d'Anne Buridan, son premier long-métrage, Judith Cahen invente le personnage d'Anne Buridan, inspiré de l'âne de Buridan qui, perdu dans le désert et à force d'hésiter face à un seau d'eau et un autre d'avoine, finit par mourir d'inanition. Ce personnage, Judith Cahen l'interprètera à nouveau dans son deuxième long-métrage, La Révolution sexuelle n'a pas eu lieu (ainsi que dans Code 68 de Jean-Henri Roger, qu'elle a co-écrit). 

En comparaison avec Anne, on peut dire que l'âne de Buridan avait bien de la chance, lui qui n'était confronté qu'à deux choix possibles (et dans les deux cas salvateurs). La situation est toute autre pour Anne Buridan (un jeune femme âgée de 25-30 ans, qui finit probablement des études de cinéma) qui n'en peut plus de subir au quotidien la contradiction entre la réflexion politique et le passage à l'acte. Ce sont des centaines de questions qui obsèdent Anne et ne cesseront jamais de lui tourner en tête. Ces questions (d'ailleurs égrenées dès le début du film, ainsi un « Qu'est qu'un acte politique ? » susurré par de nombreuses voix) seront développées, détaillées, morcelées,... : qu'est-ce que c'est l'essentiel pour toi ? A quoi crois-tu le plus ? Et est-ce que tu crois qu'on peut être plusieurs à y croire en même temps ? Etc.



C'est bien parce qu'Anne Buridan bute sur ces questions chaque jour de sa vie qu'elle va en faire le moteur de son film. S'avouant véritablement désarmée, Anne retourne le questionnement vers ses amis-camarades-acteurs. Le but est de trouver, dans leurs réponses, des armes pour réinventer la vie quotidienne plutôt que de passer son temps à l'affronter. Peut-être aussi que certaines réponses, celles qui (et cela malgré l'innocence feinte d'Anne) lui sembleront fausses, lui permettront aussi de mieux définir les armes qu'elle possède déjà. La Croisade d'Anne Buridan est donc la petite aventure d'Anne qui, armée de sa caméra, recueille des paroles désabusées, enjouées, énervées, ironiques, engagées, souvent jouées : dans un jeu de séduction avec la caméra, avec Anne B., le plus souvent avec soi-même (puisqu'être filmé c'est aussi jouer à moduler son propre reflet)... Judith/Anne cherche à donner un sens à sa recherche, avec l'idée qu'aller à plusieurs dans un même sens, c'est peut-être bien former une communauté (en mouvement). Mais si la croisade d'Anne semble trépidante (Anne est un peu partout à la fois, affublée de sa caméra, trépied et cassettes), les scènes ne manquent pas où l'on peut aussi la surprendre à l'écart, l'air maussade ou dubitative. Lors d'une assemblée générale, Anne ne doute pas de ce qui est dit, mais plutôt semble se demander quel est ce quelque chose qui bloque, ce quelque chose qui fait que les réunions sont toutes minées d'avance ; et toujours la même réponse : ce n'est rien d'autre que toute la réflexion qui vient entraver l'action – en même temps qu'elle la construit, lui donne son sens. « Concrètement, quand est-ce que tu agis ? »



La question, au départ « purement » politique, se déplace très vite vers l'intime. Qu'est-ce qui nous attire vers l'autre ? Doit-on se préserver ? Que faire, en fait, de son désir ? Les désirs doivent-ils nous diriger ou doit-on les maîtriser ? La quête névrotique de l'amour a t-elle vraiment remplacé, comme le dit Fabrice Barbaro, l'époque du « tout politique » ? Pour certains ami(e)s de Buridan, l'amour peut être une entrave à la pensée politique, pour d'autre, l'amour rejoindrait une certaine idée de pureté ou d'innocence. Sur ce point, Anne est fascinée par Joël (Joël Luecht), un danseur au charme incandescent dont on a du mal à oublier le sourire brillant, mi-fascinant mi-publicité mensongère. Face aux questions qu'Anne Buridan, comme une petite fille désarçonnée, lui jette entre les pattes, chaque mouvement du danseur semble former une réponse fugace mais bien concrète. Selon lui, la réflexion ne doit pas seulement venir de la tête et la question doit ouvrir le corps en entier. Mais pour un autre, l'innocence de Joël est celle d'une gamine de 14 ans et ne relève d'aucune beauté particulière. Joël, au corps proche et distant à la fois, se retrouve la matière première des rêveries d'Anne : ainsi la voit-on suivre discrètement Joël dans un parc, lui injecter un soporifique puissant à l'aide d'une énorme seringue, avant d'insérer dans son ventre de robot (!) une nouvelle disquette. En partant du thème des choses et êtres fantasmés, Anne Buridan dérive vite jusqu'au domaine du programmé (qui reviendra dans La Révolution sexuelle où Anne s'amuse à expérimenter des situations inédites sur ses amis (à leur insu), à l'aide d'un programme informatique) : jusqu'où s'étend notre propre désir et revient-il à nous d'y fixer des limites si l'on veut que subsiste quelque fraîcheur, hasard ?



Mais, en dehors du ton original du film, des propos souvent très intéressants rapportés et même de la grande auto-dérision qui le traverse (et qui assume totalement, avec une grande clairvoyance, les limites de la croisade), quelle est la force de La Croisade d'Anne Buridan ? Il faudrait regarder du côté de la fiction : le film, s'il est un mélange hétérogène de formes filmiques (l'interview, le débat filmé, la rêverie, des images de manifestations ou des scènes plus intimes) ainsi que de formats (16mm, super 16, vidéo et Super 8 – toujours utilisés consciemment), garde tout du long une étonnante consistance. C'est que dans ces engueulades en assemblée générale, une altercation dans la rue ou câlin qui ne va pas « jusqu'au bout » faute de préservatif, tout est écrit, tout est joué. Même si le film a sa part avouée d'autobiographie, Judith Cahen la compose à partir de véritables personnages qu'elle dessine pourtant à l'aide de traits rapides. Comme si Anne avait laissé traîner sa caméra, elle place entre leurs mains le fil ténu de sa propre croisade. Anne Buridan n'est plus alors la maîtresse de son monde mais bien la prisonnière consentante d'une grande toile (d'où son air coupable dès qu'elle décide d'agir par elle-même, de s'affirmer – comme dans l'étonnante première scène où elle refuse de se déshabiller face à un docteur de sexe masculin). La croisade d'Anne devient aussi celle des autres, la chambre d'écho de toute une communauté qui « pense en mouvement ». Le cadre premier se maintient mais ne peut empêcher d'être toujours dépassé ; le film ménage alors des ouvertures, des bifurcations, pas de culs-de-sac mais parfois des trappes vers une émotion inattendue, un terrain insoupçonné. Un discours, s'il en cache un autre, n'est pas pour autant faux. C'est le motif de la dualité réflexion-action qui se retrouve partout sans que les deux pôles ne se contredisent (même La Croisade est double puisqu'il s'agit – on l'apprend dans une première séquence introductive – d'un film constitué de deux : la dernière partie est un court-métrage à part entière, intitulé Strictement footinguesque et qui re-mélange subtilement les cartes du jeu). Lorsque, dans une scène très drôle, Fabrice Barbaro explique à Anne Buridan le concept des soirées « hétéro-chiantes » et de l' « amour fou strictement conjugal », ne nous arrêtons pas au fait que le discours de l'ami se transforme progressivement en drague foireuse (c'est vrai, mais Buridan ne trouve-t-elle pas aussi un intérêt premier aux paroles de son ami ?), mais voyons aussi comment l'aptitude qu'ont les personnages à adopter des idées fortes (qu'elles soient ici tournées vers la fidélité ou bien le libertinage), se révèlent bien souvent – par la façon dont ils les endossent mal, comme une chemise trop grande – des masques servant à cacher un doute omniprésent, une faiblesse plus large.

Enfin, ajoutons qu'un autre charme du film, celui-ci gagné au fil du temps mais qui découle avant-tout de la grande sensibilité avec laquelle Judith Cahen et ses ami-acteurs s'offrent à nous, est la présence simultanée d'alors jeunes réalisateurs (ou critiques, comédiens...) qui plus tard s'affirmeront dans leur art et dont parfois les chemins « divergeront ». Face à ce joyeux petit groupe, l'important bien sûr n'est pas de savoir qui est qui, qui a fait quoi, mais force est de constater que l'on ressent bien toute les potentialités, la pluralité des existences et parcours à venir, en même temps que l'on rêverait à une « continuité des sensibilités ». Un sentiment libérateur aujourd'hui, à une époque où se posent les mêmes questions qu'en 1995 et où, il me semble, nous étouffons encore plus encore.

Vincent Poli

En bonus : "Le questionnaire d'Anne Buridan", une carte blanche à Judith Cahen dans les Cahiers du Cinéma à l'occasion de la sortie de son film.


Cote de rareté : 5/5

Où voir le film : les plus motivés s'armeront d'une bonne raison et s'adresseront aux Archives Françaises du film (CNC) en demandant à voir, sur une table de montage à Bois d'Arcy, La Croisade d'Anne Buridan (n° d'immatriculation 86903) ET Strictement footinguesque (n°87840). Pour plus d'infos ou l'organisation d'une projection, voir avec Anne Buridan elle-même.



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