vendredi 28 septembre 2018

Alexandre (Jean-François Amiguet, 1983)



Jean-François Amiguet est un cinéaste suisse qui travailla un temps en tant que technicien, notamment sur les films de Marcel Schüpbach ou Alain Tanner. Alexandre, écrit par Anne Gonthier, est son premier long-métrage. L'histoire se déroule à Vevey, au bord du lac Léman : Antoine rentre chez lui après trois ans d'absence; une lettre d'Ariane, figure mystérieuse et polarisante, avait motivé son départ. Elle lui apprenait qu'elle partait à la montagne avec un certain Alexandre. Antoine, n'ayant pu se résoudre à oublier Ariane, décide d'employer son temps libre à retrouver sa trace : autant commencer par retrouver Alexandre. Alors, Antoine s'invite inopinément chez A. Bucher (c'est le nom qu'indique la publicité accrochée sur le toit de sa voiture), serrurier et, effectivement, le compagnon actuel d'Ariane. Mais A. se révèle n'être qu'Alfred et Alexandre reste introuvable, tout autant qu'Ariane qui est absente pour le moment, peut-être partie retrouver Alexandre à nouveau. Quelque peu méfiants l'un envers l'autre, leur quotidien pourtant façonné du même désir, les deux hommes vont alors passer beaucoup de temps ensemble, chacun donnant paradoxalement à l'autre un peu de la présence d'Ariane. 


Réalisé sans appui fédéral mais avec l'aide de nombreux bénévoles (dont une véritable star hollywoodienne qui habitait alors en Suisse : James Mason), Alexandre est une promenade certes menée par deux grandes solitudes, mais une promenade plus douce qu'il n'y paraît. A défaut de bien connaître le « cinéma suisse », on pourra facilement rapprocher Alexandre de tous un tas d'auteurs français, au cinéma, disons, « attentif », que ce soit aux mots, aux anecdotes ou aux chemins de traverse. Le film est tout ça et autre chose à la fois. Alexandre n'a pas la structure d'un conte rohmérien (1). On ne retrouve pas non plus la torpeur d'un film de Garrel : bons coéquipiers aux espoirs abîmés, Antoine et Alfred prennent de court leur angoisse et évitent de s'y embourber. Subsiste alors une dérive, nostalgique à court terme, sans progression apparente, rythmée uniquement par une ariette discrète. En catimini, le film nous propose quelques pistes pour sortir de nos impasses (« Le plus difficile aujourd'hui, c'est de mettre un point final à nos histoires » dixit Antoine) : a priori jaloux l'un de l'autre, jamais Antoine et Alfred ne s'affronteront, conscients du fait qu'ils ne se sont jamais fait « casser la gueule », ni qu'ils aient déjà cassé la gueule à quelqu'un d'autre. Alors, ensemble et en attendant Ariane, ils se confrontent au monde par le travail, ses petites méchancetés et ses rencontres douces amères (une vieille dame discrète qui s'épanche soudainement sur un amour lointain). Antoine et Alfred se confrontent aussi aux paysages suisses sur lesquels le film marche en équilibre puisque beaux, presque trop beaux, ils pourraient nous faire trébucher. Or, le plan s'arrête toujours avant la seconde de trop. Il y a beaucoup d'harmonie dans Alexandre, et le spectateur, effrayé à l'idée de se complaire dans les tons automnaux de la Suisse, pourra peut-être exiger un peu plus d’âpreté auprès du film. Autre possibilité, il pourra aussi apprécier la « beauté sincère » des lieux ainsi filmés parce que – c'est une évidence – fréquentés, habités tout autant que rêvés (Amiguet est né à Vevey). 


Il y a, dans Alexandre, un drôle de ton qui à lui seul justifierait la vision. C'est une comédie à contre-courant que jouent Didier Sauvegrain et Michel Voïta. Antoine et Alfred ont des physiques de stars qui n'auraient jamais percé (2) : l'un est un peu Kinski, l'autre Gallo (et quelle idée aussi de donner à James Mason le rôle d'un père discret et affectueux !). Lorsqu'ils parlent, Antoine et Alfred articulent presque trop bien, leurs voix les précèdent. D'une discussion on passe subitement à une courte tirade tandis que chacun multiplie les petits rôles : Alfred, le plus sombre des deux, veut peut-être paraître intimidant mais il échoue constamment, visiblement trop bonne pâte. Ils sont leurs propres doubleurs (3) , changeant de voix (et par là de masque) quand le besoin s'en fait sentir. Alexandre est donc une drôle de parenthèse (le film commence par la lettre d'Ariane puis, immédiatement après, un panneau annonçant déjà « trois ans plus tard »), qui commence sur un coup de tête et se termine presque par hasard. Entre temps, on y investit quand même un maximum d'émotions (peut-être pour mieux les épuiser) : on joue à jouer l'autre, on pratique une blague longue et un peu ratée, on façonne des théories façon chasse au trésor (Antoine rêve d'ailleurs d'engager un détective privé pour être suivi constamment), on fait de la gelée de coing histoire de marquer le temps. Tout autour, il y a ce monde qui n'y peut rien à notre histoire, ce monde qu'on ne changera pas. C'est le début de l'hiver avec, comme seul indice, des personnages qui serrent d'une main le col de leur veste. Sur les diapositives, Ariane, figée, disparaît dans les neiges éternelles. Avec Alexandre ? En bas, en ville, il a beau faire moins froid, rien ne bouge : on s'arme de patience...

Vincent Poli

Cote de rareté : 1/5. Existe dans un coffret 5 DVD édité par Zagora et la Cinémathèque Suisse.

(1) De plus, le personnage féminin du film n'est présent que par son absence. Le deuxième long-métrage d'Amiguet, La Méridienne, est lui plus foncièrement « rohmérien » (il est aussi bien moins intéressant). 

(2) Leurs carrières respectives seront par la suite principalement bâties sur des seconds rôles au cinéma et à la télévision. Avant Alexandre, Didier Sauvegrain aura eu le rôle principal du film de Philippe Condroyer, La Coupe à dix francs

(3)  C'est-à-dire que Sauvegrain et Voïta possèdent véritablement des voix très reconnaissables et qu'on les imagine facilement doubleurs au cinéma.



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