vendredi 26 mai 2017

Le Jour des rois (Marie-Claude Treilhou, 1991)


Trois sœurs âgées (Paulette Dubost, Micheline Presle et Danielle Darieux), aux tempéraments très différents, se retrouvent tous les dimanches. Aujourd'hui, c'est l'Epiphanie. Il faut passer sur la tombe de maman, déjeuner au restaurant chinois, manger la galette et tirer les rois chez Armande (Darrieux) et son mari (Robert Lamoureux), et surtout ne pas être en retard pour le petit spectacle de Marie-Louise, la quatrième sœur plus indépendante et qui officie dans une troupe du troisième âge. Le film commence sur une longue séquence aigre où Suzanne (Paulette Dubost) doit subir l'engueulade de son mari (Michel Galabru) visiblement en plein délire. On dirait : « il est à moitié fou, c'est la vieillesse... ». Elle-même se bouche les oreilles en poussant des petits cris « je t'entends pas, je t'entends pas ». Dans une certaine « lignée Diagonale » (En haut des marches de Vecchiali, mais aussi, un peu plus proche, les deux long-métrages de Gérard Frot-Coutaz ; Frot-Coutaz qui fut d'ailleurs omniprésent lors de la création du Jour des rois), il y a certes un peu d'hommage dans la façon dont Treilhou s'entoure de ces grandes actrices légendaires, mais le film, unique en son genre, est tout le contraire d'une déification. Le Jour des rois fait le pari d'un film sur la vieillesse (Treilhou dit : le film est avant tout une chronique familiale) – cette vieillesse qui se présente rarement sous ses plus beaux jours – mais une vieillesse incarnée par des acteurs connus. Ce faisant, si le film est joué sur une gamme douloureuse, il se tient néanmoins toujours à bonne distance du sordide,  piège dans lequel certains films ont pu tomber (Amour, mais dont le sordide est loin de constituer le seul défaut, etc).


Le Jour des rois est un film souvent déstabilisant, dès lors qu'il nous fait entrevoir les forces et faiblesses de chacune des trois sœurs. Ainsi c'est le personnage de Suzanne qui pour un court laps de temps paraît la plus « sûre » (on dirait : celle qui qui on peut compter), comme si les injures de son mari lui conféraient un crédit supplémentaire de rapport pratique au réel. C'est elle qui appelle le taxi, arrache la grincheuse Germaine (Presle) à son hospice (elle refuse de partir avant la fin de la messe, passe du oui au non comme un enfant, pleurniche...), les mène jusqu'au restaurant chinois où elles retrouvent Armande et Albert, et là... elle lâche prise. Comme si la responsabilité du groupe passait constamment de l'une à l'autre, suivant une partition dont elles seules possèdent la clé. Suzanne, en vieille dame inquiète de tout, ne parle alors plus que par des petites remarques bêtes et xénophobes – même si sans méchancetés –, s'inquiète de ne pouvoir digérer les champignons (qui en plus d'être des champignons sont noirs : on a pas l'habitude, nous !), etc. A l'autre bout du restaurant, un musicien nain ventriloque entonne « La Vie en rose » et Germaine fond instantanément en larmes. C'est « sa » chanson. Armande et Albert (Lamoureux est beau comme un grand roc tout doux, faussement impassible, concentré sur ses nems) parviennent alors plus ou moins à guider le jeu, gérant les crises d'angoisse des unes et des autres. Au milieu des pleurs on se met pourtant à rire, on se lance des piques, s'extasie devant le dessert : des nems à la banane flambée, ce déjeuner est une véritable aventure. Le film progresse ainsi, chaque sœur semblant parfois lâcher définitivement prise avant de retomber sans dommages sur le tatami de sa mélancolie. Balbutiés par les mots, insinués par les regards, se dévoilent alors des vieux secrets de sœurs, mêlant complicité, rancœurs rentrées et jalousie. Les vestiges d'un amour contrarié (Germaine a eu la fève, mais qui sera son roi ?) s'opposent à la possibilité d'une vie nouvelle, symbolisée par la mystérieuse quatrième sœur qui resplendit dans les dernières séquences. 



Pour sa première et dernière collaboration avec des acteurs professionnels, Treilhou signe un film souvent drôle et à la mise en scène extrêmement précise, structure adéquate pour ce dimanche un peu gris lézardé de petits conflits pathétiques (dont un désaccord sur la Sainte Vierge qui tourne à la dispute). Si Le Jour des rois est parce que rarement vu aujourd'hui probablement limité à son statut de « film avec des vieilles stars », il a pourtant toute sa place dans la filmographie de Treilhou après Simone Barbès ou la vertu : une unité de temps mise au service d'une valse d'émotions diverses – sans que jamais l'une soit contradictoire avec l'autre –, un goût pour les invisibles qui peuplent un réel passé sous silence et, malgré l'humour, l'évidence de cette solitude à venir, qui de fait nous enveloppe déjà et ne nous lâchera plus.

Vincent Poli

Cote de rareté : 4,5/5. Le film est passé récemment au cinéma le Grand Action. Une belle copie 35mm est disponible chez Les Films du Losange. Mais Le Jour des rois film est principalement visible dans la salle des collections du Forum des Images.

A lire : « Se placer dans le décor », un long entretien avec Marie-Claude Treilhou dans la revue Répliques n°7, novembre 2016.



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