vendredi 6 juin 2014

Fifi Martingale (Jacques Rozier, 2001)

Fifi hurle... et c'est tout.

Un auteur de vaudeville refuse un « Molière » et décide d'opérer des modifications absurdes sur sa pièce qui pourtant, connaît alors un véritable succès. Toute la première heure de Fifi Martingale se passe dans un théâtre parisien et nous présente les répétitions de la pièce revisitée, les acteurs arrivant au compte-gouttes. Si le film de Rozier se déroule quasiment constamment sur une scène de théâtre, il n'est pas pour autant un film renoirien, de même qu'il n'essaye pas un seul instant d'être rivettien. Fifi Martingale serait plutôt la version cauchemardesque d'un Biette axé sur le théâtre (Théâtre des matières, Saltimbank) : le film tirerait sa saveur des hors-jeux, des confrontations dans l'entre-deux. Seulement ici, on a bien du mal à localiser ces zones d'intérêts et le spectateur est véritablement assommé par ces répétitions d'une pièce mauvaise à tous les niveaux. Et qui dit répétitions, dit mécanique huilée, surtout ici puisque quasiment rien ne vient interrompre le travail des acteurs. C'est-à-dire que tout est extrêmement « bien » calculé et ne laisse place à aucune liberté, un comble pour le cinéma de Rozier dont la grande force est de s'accrocher aux surgissements de ses acteurs, comme un animal (Menez, visage de fouine) bondissant sur des troncs flottants au milieu d'un fleuve au cours capricieux. 


La deuxième heure voit l'arrivée d'une première digression : on quitte la laideur du théâtre pour quelques beaux plans sur le périphérique. L'espace d'un instant, on espère suivre ces lumières floues au loin et retrouver l'ambiance nocturne de Maine Océan. Peine perdue, nos héros se retrouvent dans un casino, puis dans un autre théâtre où ils rencontrent Luis Rego. A ce moment-là, on a déjà perdu le fil de l'histoire (mené par les errances de Jean Lefebvre, terrible acteur). Bien sûr, Rozier explore quelques grands thèmes familiers (la mythomanie, la parole et son débordement...), mais comment s'agripper à ces fils éparses lorsque l'écrin est aussi poussiéreux ? Qu'est-ce qui semble réellement intéresser Rozier au final ? Simplement, filmer son actrice et compagne à la ville, Lili Vanderfeld. Cette dernière étale sur l'écran ses airs de vieille gamine, de bourgeoise fofolle, et ne cesse en fait d'irriter le spectateur. Le reste du temps, le film s'enfonce dans des gags d'un autre âge : la mauvaise prononciation des mots étrangers (« niou âge », calzone devient caleçon, etc) ou encore Jean Lefebvre, le roublard théâtral, se disputant avec un chauffeur de taxi, type banal mais africain au fort accent (d'où le gag...).
Dans les dernières séquences, la troupe joue finalement la pièce devant public et, bien sûr, tout ne se passe pas comme prévu. Rozier monte alors en parallèle de la représentation chaotique, des plans sur un public de petits vieux hilares. Il ne s'agit pas là d'acteurs, et le rire est vrai. Le problème est que ce rire n'est bien sûr pas consécutif aux plans que l'on vient de voir. N'est-il pas honteux pour le cinéma de Rozier de se livrer à ce genre de raccourci à seule fin d'atteindre ce pathétique « naturel », cette glorification boiteuse des belles valeurs (voir les plans, paternalistes, sur le public qui ne rit pas encore mais qui, les yeux brillants, se passionne pour l'histoire qui se joue devant lui) ? Lui qui justement travaillait inlassablement le matériau brut que sont les acteurs, les soumettant dans la durée au joug de la caméra (ce qui n'interdisait pas non plus le montage!). L'important était que nous sentions la montée du visible à l'invisible, comme une drogue qui irait de nos veines jusqu'au cerveau. Dans la plus belle scène de Du Côté d'Orouët, l'alcool que Bernard Menez ingurgitait, empoisonnait tout autant l'image et venait s'injecter dans nos yeux. Ici, l'image demeure plate, comme un rideau de théâtre qu'on ne pourrait ouvrir.

Le plus dommage dans tout ça est que le film ne semble pas souffrir d'un problème particulier, excepté sa longueur (deux heures) puisque Rozier voulait en supprimer au moins une demi-heure. Si le film est ingrat, il est pourtant maîtrisé de bout en bout. Fifi Martingale est bien le film que Rozier désirait. 

Vincent Poli


Cote de rareté : 3,5/5
Le film est trouvable uniquement sur internet. Présenté en 2001, il n'a jamais été distribué. Depuis, Rozier a subit un autre échec : le tournage interrompu du Perroquet bleu en 2007. L'intégralité de l'œuvre de Rozier existe toujours (nombreux court-métrages, documentaires), puisqu'elle a été présentée lors d'une rétrospective au Centre Pompidou en 2001.

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