jeudi 8 décembre 2016

Le Reflux (Paul Gégauff, 1962)



Né en 1922 et mort assassiné en 1983 (poignardé par sa petite amie), Paul Gégauff fut le scénariste le plus prolifique de la « nouvelle vague » française (avec Rohmer, Schroeder, Valère et surtout Chabrol (15 films)), une personnalité littéraire de la Rive gauche (quatre romans aux Éditions de Minuit), une figure « complexe » : en fait un fêtard invétéré, séducteur et alcoolique, proche de l'extrême-droite. Véritable « mauvaise conscience » de la nouvelle vague, son travail se caractérise alors par une vision cynique des rapports humains et une fascination pour les jeux de masques1. L'ambiguïté de ses personnages se confond avec sa propre vie : son dandysme revendiqué et son goût pour la provocation vont de pair avec ses états d'âmes suicidaires, en plus de faire régulièrement scandale.

C'est peut-être pour échapper à cette situation (échapper à lui-même) que Gégauff part à Tahiti en 1962 avec l'idée d'adapter Le Reflux (The Ebb-Tide) de Stevenson. Gégauff parvient mystérieusement à convaincre plusieurs producteurs (il n'a pas les droits de l'ouvrage de Stevenson et, de fait, le film ne sortira jamais) et s'installe dans la maison même où logeait Stevenson lors de ses séjours en Polynésie. Catherine Deneuve, juste arrivée, tombe malade et renonce au tournage (une certaine Nathalie Tehahe la remplacera). Il apparaît très vite que Gégauff préfère la boisson et la pêche aux questions techniques, et l'on doit apparemment la majeure partie du film à Jacques Poitrenaud, son assistant (pour d'autres raisons que l'on peut imaginer, Le Reflux n'est pas avare en faux raccords). 


Le Reflux est un film sans prétention, réalisé par Gégauff avec sans doute l'idée de couler, disparaître au sein de l’œuvre de Stevenson (le film s'appellera un tant Le Trésor de Takaroa, une façon aussi de se fondre au sein de la mythologie coloniale et le film de série B). Les anti-héros du Reflux (Michel Subor, Serge Marquand, Franco Fabrizi) sont trois hommes qui s'entredétestent, tous trois échoués pour des raisons mystérieuses à Tahiti, mais qui décident de collaborer pour d'abord survivre (Fabrizi va un temps mendier, faire le zouave devant les locaux), ensuite quitter cet enfer paradisiaque. Les trois voyous sont chargés de transporter une cargaison de champagne volée, cargaison qui s'avère vite n'être que de l'eau. A cela s'ajoute le spectre du typhus qui a emporté l’ensemble de l'équipage précédent. Si Gégauff n'est pas Robson (Mark), subsiste toutefois le personnage de Subor qui tente de maintenir son cap éthique, quitte à se dissocier du reste de l'équipage. Ce qui lui permettra d'avoir la vie sauve à la fin du film. Les compères déjà séparés se livrent à un constant jeu de pouvoir : si Fabrizi se veut un temps autoritaire, capitaine du navire (il serait le seul rescapé du naufrage de son bateau précédent...), il cède vite face à la tentation de l'alcool. Dans son délire, il jette par dessus-bord les vivres qui lui sont servis, ainsi que les couverts, l'assiette, les bouteilles... ! Au même moment, c'est l'équipage polynésien qui se jette littéralement à l'eau pour fuir l'enclos à ciel ouvert crée par les trois hommes. 


Au plus fort de leur délire, ils accostent sur une minuscule île « gouvernée » par un marchand de perle : Roger Vadim, qui reste le personnage le plus intéressant du Reflux. Ange des mers lointaines – il invite les voyous à festoyer, se veut le garant d'un certain code moral – ses habits d'une extrême blancheur ne trompent personne. En étalant sous le regard des âmes éperdues une pleine poignée de perles, il ne fait que jouer avec leurs nerfs, tout en les maintenant à distance, du bout de sa carabine. Il poussera à bout Serge Marquand qui, alors qu'il jurera être redevenu un homme bon, cachera en fait dans sa main une fiole d'acide. La fiole lui explosera au visage, figeant sur le visage du cadavre un rictus à même de dévoiler le fond de son âme. C'est cette dernière partie, entre rage et abandon (Subor vit une romance dans les sables pendant que Fabrizi et Marquand sont confinés à bord du navire contaminé), qui certainement porte le plus la patte de Gégauff réalisateur : haïr sa propre lâcheté, mais haïr aussi les faux habits de la morale.

En plus du problème de droits, le dilettantisme relatif de Gégauff est probablement à l'origine de la non-sortie du film. Un film en tout cas à son image. En 1975, Paul Gégauff jouera le naufrage de son propre mariage avec Danièle Gégauff (qui – il faut le préciser – n'est pas celle qui le poignardera le soir de Noël 1983) dans Une Partie de plaisir de Chabrol (leur dernière collaboration, si l'on excepte Les Magiciens en 1976). En dehors de sa personnalité d'anarchiste de droite (sans intérêt, peu importe ce qu'il en est dit dernièrement), pour celui qui déclara « Je ne me suis jamais intéressé à rien, je n’ai jamais rien fait, du moins rien qui vaille, avant le cinéma », Le Reflux est un film honnête.

Vincent Poli


Cote de rareté : 5/5. Le film est dernièrement passé deux fois, lors de la rétrospective organisée par le CNC 58-68 : retour sur une génération – vers un nouveau cinéma français au Centre Wallonie-Bruxelles de Paris (du 10 au 20 décembre 2013), puis le vendredi 21 novembre 2014 au Festival International du Film d'Amiens, dans le cadre de la rétrospective L'œuvre unique, aux côtés de Les Jeux de la Comtesse Dolingen de Gratz, Schizophrenia, Rites d'amour et de mort...
Sinon, le film est ici.


1: 58-68, retour sur une génération : vers un nouveau cinéma français, Centre national du cinéma et de l'image (CNC), Laurent Bismuth, Eric Le Roy (dir.), Paris 2013.

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