A la fin des années 80,
le gouvernement taïwanais abolit la loi martiale qui pesait sur
l'île depuis 1947. C'est le moment que choisit Huang Ming-chuan, la
trentaine, pour rentrer au pays. Inconnu dans son pays d'origine –
il a passé les dernières années aux États-Unis où il a étudié
puis exercé, notamment dans la photographie – Huang Ming-chuan va
pourtant marquer d'un fer indélébile la décennie à venir du
cinéma taïwanais. Dès 1989, accompagné d'une équipe bénévole,
il réalise The Man from Island West (Xibu lai de ren)
et invente presque malgré lui le cinéma indépendant taïwanais.
Suivront deux autres fictions : Bodo (Baodao dameng,
1993) et Flat Tyre (Po luntai, 1998), le tout
entrecoupé de multiples documentaires. Étonnamment, et peut-être
cela expliquerait-il le relatif anonymat de ses films, l'œuvre de
Huang Ming-chuan se construit à l'écart de celle des chantres de la
nouvelle vague taïwanaise. Si l'aliénation urbaine qui obsède
Edward Yang est loin d'être ignorée chez Huang Ming-chuan, ce
dernier préfère toutefois s'isoler au sein des montagnes et récifs
sauvages de Taïwan (ce qui diffère aussi des villages de la côte
Ouest filmés par Hou Hsiao-hsien). S'il fallait trouver un
équivalent à ce cinéma presque secret, fait entre amis et dans
l'urgence, peut-être ne serait-il pas à chercher du côté de
Taïwan mais plutôt de côté de la Chine continentale :
1989-1990, c'est aussi le début d'un cinéma underground à
Pékin qui tourne le dos aux studios et prône une totale liberté
d'expression. La trilogie de Huang Ming-chuan, surnommée par la
suite « trilogie mythologique » – mais alors
« mythologique » au sens de Barthes, puisque les films
s'ingénient à déconstruire les signes envoyés par une société
taïwanaise faussement libérée – , embrasse l'histoire de Taïwan
en s'y plongeant viscéralement et sans possibilité de retour. Une
optique probablement jamais vue auparavant dans le cinéma taïwanais.
Huang Ming-chuan ne
s'est jamais désiré cinéaste de l'ultra-contemporain, il n'est
« que » le cinéaste du concret. Chez lui, la
grande ville restera toujours tapie dans
l'ombre, prête à ravaler les personnages s'ils venaient à quitter
momentanément le récit. The Man from Island West propose
deux récits parallèles : nous suivons d'une part Ah Ming qui,
suite à un accident de voiture, échappe de peu à la mort. On le
découvre inconscient sur une une plage en territoire Atayal (l'un
des groupes aborigènes de Taïwan). Visiblement citadin mais
l'esprit désormais dépouillé de toutes conventions sociales, Ah
Ming vit alors autour du village le plus proche, dormant et mangeant
où bon lui semble et, très vite, il apparaît que l'illuminé n'est
pas tant étranger que ça à la région. En parallèle, nous
recevons en voix-off et par bribes la légende atayale
de Mouna le chasseur et de son fils Yawi. Le film, s'il trouve
quelques bases dans ce récit lointain, n'est pourtant pas inscrit
dans le passé. Il ne redoute pas non plus un quelconque futur
incertain. Simplement, il suit son personnage amnésique et, comme
lui, se déploie au jour-le-jour, prêt à faire l'expérience
concrète des mystères. Premier film déambulé, fiévreux, et
pourtant tenu d'une main de maître, The Man from Island West
se révèle autant une plongée sensorielle dans une zone rurale et
sauvage qu'un véritable parcours spirituel où s'entrechoquent le
catholicisme, la pensée animiste des Atayals et l'ombre de
l'influence japonaise.
Cette
ambition, on la retrouve dans Bodo, vision littéralement
cauchemardesque de l'histoire taïwanaise. Déjà, dans le premier
film, le doute enflait : ces instants que nous traversons, les
vivons-nous réellement ? Cette fois, le film se déroule sur
les Îles Pescadores, avant-poste militaire au large de Taïwan et
faisant face aux côtes de la Chine continentale, mais le « Bodo »
du titre, littéralement « île aux trésors » (baodao),
fait avant tout référence au surnom de Taïwan dans le dialecte
taïwanais. La quasi-totalité des personnages appartiennent à une
garnison qui jusqu'au bout fera face à un ennemi qui ne vient pas
(l'armée communiste). Subsistent la torpeur insulaire, l'ennui, et
très vite cette folie obsédante qui envahit tout : un officier
est retrouvé assassiné avec, à ses côtés, un cahier dépeignant
des figures à la fois effrayantes et obscènes. Soutenu par des
motifs complexes mêlant famille, violence et sexe, Bodo est
le film le plus sombre de Huang Ming-chuan mais aussi le plus
surréaliste. Si la guerre envisagée ne viendra pas, l'atmosphère
est lourde de cette guerre concrète dont on ne prononce pourtant pas
le nom, la loi martiale. Comme son narrateur, le jeune Aki, le
spectateur essaye un temps de suivre la trace d'un récit
conventionnel avant de lâcher prise et de s'enfoncer de plus en plus
dans des horreurs narrées au grand jour. Les Pescadores, territoire
véritable mais ici symbole d'une Taïwan moralement et
spirituellement dévastée, devient le terrain de jeu des âmes
errantes. Plutôt qu'un récit historiquement et politiquement codé
à la Hou Hsiao-Hsien (Good Men, Good Women), Bodo est
une plongée abrupte dans
l'envers de l'histoire officielle.
Peut-être le meilleur film de la trilogie, Flat Tyre (prix du meilleur film non-commercial au festival de film de Taipei 1998) mélange ambitions documentaires et fictionnelles mais en annihilant savamment ces deux pôles dès le départ. Confronté à la censure, subissant divers pressions, le Huang Ming-chuan de 1998 n'est plus l'artiste qui démarrait une nouvelle vie à Taïwan dix ans auparavant. Flat Tyre est un film construit au long cours puisque face à la quasi-impossibilité de tourner, l'équipe décide de se réunir chaque année pour n'enregistrer à chaque fois qu'une dizaine de minutes. Flat Tyre suit le réalisateur Meng accompagné de son caméraman qui parcourent Taïwan à la recherche de son patrimoine statuaire politique et religieux. Dans un troublant transfert, la figure de l'ancien dirigeant Tchang Kaï-chek (rappelons que le père de la Terreur blanche règnera jusqu'à son décès en 1975 – son fils lui succèdera) rejoint vite celle de Guanyin, déesse bouddhiste du pardon et protectrice des marins. Meng devient de plus en plus fasciné par son sujet de recherche et, comme les autres personnages de Huang Ming-chuan, perd prise avec son temps, tout du moins ce qu'on appelle « l'époque », pour se retrouver dans une zone quasi-atemporelle, excluante. C'est ce que perçoit Ning, compagne de Meng et qui mesure progressivement le fossé qui les sépare. Faisant du repérage pour un film, elle finit par devenir actrice. Elle, qui avait été séduite par les photographies en noir et blanc de Meng et se désintéresse désormais de ses recherches sur les statues, deviendra photographe à son tour. Coûte que coûte elle avance, alors que Meng reste figé tout autant que les statues qu'il capte inlassablement, fasciné par des visions dont il n'atteint jamais la source. Fasciné, le spectateur l'est aussi, alors que le film s'ouvre sur des plans quasi-subliminaux, des « flashs » sensuels de moins d'une seconde qui déjà viennent parasiter le générique d'introduction. Ainsi Huang Ming-chuan prend-il de la « hauteur » : les statues de Formose agissent comme des antennes relais et nous survolons le pays, rencontrant sur notre trajectoire ses secrets, ses figures décaties et ses rêves, tel cet aborigène mutique qui suit un instant le parcours de Meng avant de disparaître dans la nuit.
![]() |
Tournage de Bodo |
Peut-être le meilleur film de la trilogie, Flat Tyre (prix du meilleur film non-commercial au festival de film de Taipei 1998) mélange ambitions documentaires et fictionnelles mais en annihilant savamment ces deux pôles dès le départ. Confronté à la censure, subissant divers pressions, le Huang Ming-chuan de 1998 n'est plus l'artiste qui démarrait une nouvelle vie à Taïwan dix ans auparavant. Flat Tyre est un film construit au long cours puisque face à la quasi-impossibilité de tourner, l'équipe décide de se réunir chaque année pour n'enregistrer à chaque fois qu'une dizaine de minutes. Flat Tyre suit le réalisateur Meng accompagné de son caméraman qui parcourent Taïwan à la recherche de son patrimoine statuaire politique et religieux. Dans un troublant transfert, la figure de l'ancien dirigeant Tchang Kaï-chek (rappelons que le père de la Terreur blanche règnera jusqu'à son décès en 1975 – son fils lui succèdera) rejoint vite celle de Guanyin, déesse bouddhiste du pardon et protectrice des marins. Meng devient de plus en plus fasciné par son sujet de recherche et, comme les autres personnages de Huang Ming-chuan, perd prise avec son temps, tout du moins ce qu'on appelle « l'époque », pour se retrouver dans une zone quasi-atemporelle, excluante. C'est ce que perçoit Ning, compagne de Meng et qui mesure progressivement le fossé qui les sépare. Faisant du repérage pour un film, elle finit par devenir actrice. Elle, qui avait été séduite par les photographies en noir et blanc de Meng et se désintéresse désormais de ses recherches sur les statues, deviendra photographe à son tour. Coûte que coûte elle avance, alors que Meng reste figé tout autant que les statues qu'il capte inlassablement, fasciné par des visions dont il n'atteint jamais la source. Fasciné, le spectateur l'est aussi, alors que le film s'ouvre sur des plans quasi-subliminaux, des « flashs » sensuels de moins d'une seconde qui déjà viennent parasiter le générique d'introduction. Ainsi Huang Ming-chuan prend-il de la « hauteur » : les statues de Formose agissent comme des antennes relais et nous survolons le pays, rencontrant sur notre trajectoire ses secrets, ses figures décaties et ses rêves, tel cet aborigène mutique qui suit un instant le parcours de Meng avant de disparaître dans la nuit.
Comment se construit une
mémoire nationale ? Quelles temporalités sont créées dès
lors que l'on accepte d'explorer cette mémoire ? Vers quelles
idoles protectrices projetons-nous nos espoirs ? Quelle est la
portée politique de nos langages ? A ces questions quelque peu
théoriques, la « trilogie mythologique » tente d'y
répondre, mais presque discrètement, car ce qu'il faut retenir du
cinéma de Huang Ming-chuan, c'est peut-être avant tout la
sensualité des espaces traversés, la force de ces corps tourmentés
mais acharnés, c'est la roche et la pluie qui frappent les peaux, le
délire sous un grand soleil et le souffle court dans la nuit. Cinéma
d'une grande évidence et pourtant souvent cryptique, ces trois
fictions – qui n'ont jamais été conçues pour fonctionner comme
un tout mais dont on ne peut s'empêcher aujourd'hui d'y trouver des
liens – tracent lentement un grand rêve sur la décennie post-loi
martiale. Le plus souvent sur le versant sombre d'une Histoire qui
avance vers on ne sait trop quoi. Il semblerait que pour Huang
Ming-chuan, rêver le réel, c'est encore l'explorer.
En tant que réalisateur
de documentaire, l'œuvre de Huang Ming-chuan est énorme.
Biographies d'auteurs, constitution d'archives sur l'histoire orale
taïwanaise, portraits de jeunes artistes conceptuels... Huang
Ming-chuan a aussi intégré plusieurs comités liés à la culture,
les archives du cinéma, la télévision publique, etc. Quelques
jours avant l'avant-première (2018
Urban Nomad Film Fest) de son nouveau documentaire,
Face The Earth, consacré à la figure de l'artiste
contemporain Yang Chin-chih, rencontre avec Huang Ming-chuan :
VP – Pouvez-vous
nous parler de votre jeunesse, vos études avant de revenir à
Taïwan ?
HMC – Avant de
partir aux États-Unis, j'ai été diplômé du département de droit
de l'Université nationale de Taïwan. Ce département est très
important encore aujourd'hui. Beaucoup de présidents ou
vice-présidents y ont fait leur classe, y compris notre présidente
actuelle, Tsai Ing-wen. Mais je n'étais alors pas du tout intéressé
par l'étude du droit, alors même que c'est le système en lui-même
qui faisait que je me retrouvais bêtement dans cette école. J'ai
décidé d'aller contre, ne surtout pas suivre un chemin déjà tracé
et devenir avocat. Je suis alors parti aux États-Unis étudier l'art.
J'avais déjà beaucoup peint pendant mes années d'étude à Taïwan,
en apprenant auprès de professeurs privés. Une fois à New-York,
j'ai découvert que je n'étais pas tant que ça intéressé par la
peinture. Je découvrais de nombreux artistes qui, s'ils produisaient
des œuvres intéressantes, devaient toutefois travailler dans des
espaces minuscules et dans des conditions très précaires. Moi,
j'étais définitivement attiré par les espaces naturels et ouverts.
Je m'y sentais mieux. C'est quelque chose qui fait que je suis tombé
amoureux du cinéma. Je n'avais pas le moindre sou et j'ai du me
résoudre à d'abord étudier la photographie : cela serait
ensuite plus facile pour moi de faire la transition de la
photographie au cinéma.
En vérité pas vraiment.
Je ne faisais que de la photographie
alors. De la peinture à la photo, j'ai appris beaucoup, et notamment
les fondamentaux de l'image. J'ai pu être assistant photographe sur
des publicités mais jamais ne s'est présentée l'occasion d'être
assistant réalisateur. Je n'ai travaillé avec aucun réalisateur
connu, mais des photographes connus, ça oui. Beaucoup ! Nature
morte, mode, maquillage, effets spéciaux... J'ai appris à capturer
tout cela. A la même époque, Taïwan supprimait la loi martiale qui
régnait depuis déjà plus de 40 ans. Cette loi martiale était un
des éléments qui m'avaient fait partir : Taïwan était alors
semblable à un espace drastiquement réduit, sans communication avec
l'extérieur... J'ai décidé de rentrer contre la volonté de ma
famille. The Man from Island West était mon premier film.
Vous pourriez, comme mes amis, vous demander comment j'ai pu avoir
autant confiance en mes idées de cinéma au point de réaliser
directement un long-métrage. Je leur ai répondu que j'étais
peintre, photographe, que je lisais beaucoup... Ces repères me
semblaient suffisant. Contre mon gré, et parce qu'il était si
difficile de trouver de l'aide à Taïwan, je suis devenu malgré moi
le premier réalisateur indépendant taïwanais. C'est du moins ainsi
que l'on ma catégorisé.
Les réalisateurs
avant vous, et y compris ceux de la nouvelle vague taïwanaise,
étaient donc tous dépendants de maisons de production ?
Oui, des gens comme
Edward Yang travaillaient avec la Central
Motion Picture Corporation, maison de production dont la
taille a considérablement réduit aujourd'hui, et qui était alors
soutenue par le Kuomintang. Jusqu'aux années 70, la CMPC produisit
principalement des films de propagande, où l'armée taïwanaise
gagnait face aux communistes, des histoires d'amour entre espions...
Ce sont mes souvenirs de lycée ! Edward Yang et les autres
réalisateurs de la nouvelle vague arrivèrent effectivement avec de
nouvelles idées. Mais je dois dire qu'ils ne m'ont pas véritablement
influencé. Je n'étais alors pas à Taïwan ! A mon retour,
bien sûr, j'eus la chance de voir leurs films, mais je n'entrais pas
en contact avec eux. Contrairement à la plupart de ces réalisateurs,
qui aimaient filmer la campagne et les ruelles des bourgades, ou bien
les rails des trains (rire), moi je voulais déjà faire mon film
sur la côte Est, qui elle n'avait jamais été filmée sérieusement.
Alors que la côte Ouest était massivement développée, la côte
Est était un repère pour les aborigènes de Taïwan. Je voulais et
je désire toujours parler d'eux. Ils restent aujourd'hui oppressés
par les Chinois et la population toute entière. Je me devais de
faire The Man from Island West. Dans ce film, l'acteur
principal est véritablement originaire de la côte Est. Il part au
sein des grandes villes telles que Taipei pour chercher du travail,
puis revient jusqu'à son village natal. Mais quelque chose a changé
en lui. Dans le film, c'est la langue atayale qui est principalement
parlée. Il y a en fait deux types d'atayal : Taïwan est une
terre très « verticale », filant du Nord au Sud avec une
chaîne de montagne qui suit le mouvement et sépare le pays en deux.
Sous l'occupation japonaise, les Atayals de l'Est furent forcés de
descendre jusqu'aux côtes. Leur éducation fut donc grandement
influencée par les japonais, alors même que les tribus de l'Ouest
parvinrent à rester dans les montagnes – les japonais n'ayant pas
la force de fonder des écoles et des commissariats dans des lieux
aussi reculés – leur langage ne fut pas influencé. Ainsi, atayal
de l'Ouest et atayal de l'Est : deux langues très différentes
alors même que la culture est la même. Dans le film, j'utilise
l'atayal de l'Ouest, langue des hautes montagnes, en tant que
narration : une voix-off raconte une histoire très ancienne.
Pour les dialogues du quotidien, j'utilise l'atayal de l'Est. Avec un
peu d'attention, vous pourrez détecter cela. Les Taïwanais ne
comprennent pas l'atayal et ce n'est pas étonnant puisque les
aborigènes n'ont quasiment aucune représentation dans l'espace
publique taïwanais. La première fois que le film a été montré à
Taipei, tous mes amis me disaient « Huang Ming-chuan...
Qu'est-ce-que... ? » J'ai simplement utilisé une langue
taïwanaise que la plupart des gens n'ont jamais entendue ; et
cet état de fait est très choquant. Aujourd'hui, vous avez un
institut public des minorités qui propose quelques livres pour
apprendre l'atayal, mais cela reste très difficile. Pour tout vous
dire, avant The Man from Island West, j'avais tenté de
réaliser un documentaire pour la Public
Television Service [le premier organisme indépendant de télé et
radiodiffusion à Taïwan, ndt] sur les ouvriers mineurs
Atayals de la côte Est. Le budget était minuscule au point que je n'ai pas pu
finir le film. Mais j'avais crée des liens avec les gens filmés. Je
me suis dit que parler de ces villages était une façon légitime de
parler de l'histoire de Taïwan. Mon projet était donc très
différent de celui de la nouvelle
vague, elle aujourd'hui reconnue à l'internationale. Je filmais
l'envers.
![]() |
The Man From Island West |
Qui vous a influencé
alors ? Lorsque vous réalisez The Man from Island West,
votre style est déjà très affirmé. On découvre notamment des expérimentations étonnantes, comme ces
plans mystérieux qui n'apparaissent qu'une fraction de seconde au
début de Flat Tyre...
J'ai eu la chance de voir
beaucoup de films japonais noir et blanc. Je dois vous raconter une
anecdote : lorsque les États-Unis ont rompu leur relation avec
Taïwan, Taïwan diffusait encore les films américains sur tout son
territoire. Alors que quand le Japon a rompu les relations, Taïwan a
immédiatement stoppé l'importation de films japonais, et cela pour
les nombreuses années à venir. Avant de partir étudier aux États-Unis, j'avais déjà très envie de voir ces vieux films
japonais. La génération de mon père avait grandi
avec ces films : les taïwanais de cette époque
recevaient une éducation en japonais, possédaient des passeports
japonais, etc. Une autre influence évidente, c'est Andreï
Tarkovski. Mais peut-être que mon intérêt pour l'art vient avant
tout de la littérature, la poésie. J'ai d'ailleurs réalisé 100
portraits de poètes taïwanais pour le Musée national de
littérature de Taïwan. A l'université, j'ai aussi pratiqué la
litographie, fait un peu de sculpture... Je m'inspirais de tout, dans
l'instant : cette démarche est à l'origine de mon style. Je
n'ai pas une liste de noms qui seraient à l'origine de mon cinéma.
Je dois dire aussi que, jusqu'à un certain point, je ne suis pas
hostile au cinéma hollywoodien. J'ai même appris la création des
effets spéciaux en m'inspirant de ces films dans les années 90,
pour créer des effets choquants et surréalistes. Lorsque je suis
rentré à Taïwan, je me suis rendu compte que j'étais l'un des
très rares à avoir pu lire Cinefex
Magazine,
alors la seule revue au monde qui pouvait détailler, au grand
plaisir de ses lecteurs, les effets spéciaux d'Hollywood. A Taïwan,
j'avais l'impression d'être le seul à pouvoir les recréer. Il faut
avouer que lorsque je me suis lancé dans la réalisation, j'étais
alors loin d'être un artiste novice qui n'aurait rien connu aux
techniques du cinéma ou l'impact visuel des images.
![]() |
Bodo |
Vos trois films sont très
différents : The Man from Island West pourrait être
défini comme un film sur l'identité, Bodo
a des accents franchement surréalistes tandis que Flat Tyre
est un film plus ample obsédé par une question : suis-je en
train de réaliser une œuvre politique ?
Concernant Bodo,
c'est une histoire assez chaotique qui se déroule sur une petite île
proche de la Chine continentale. L'île a été occupée par l'armée
du Kuomintang, armée bien sûr corrompue jusqu'à l'os. C'est
effectivement un film surréaliste où les rêves sont très
présents. Depuis la levée de la loi martiale, les gens se rendent
compte à quel point cette dernière pesait sur leur vie. Ils
viennent me voir et me demandent : « Pouvez-vous filmer
quelque chose qui montrerait la loi martiale, qui montrerait la
réalité de ce phénomène ? » C'est très intéressant,
on oublie le passé bien trop vite. Nous nous renouvelons, essayons
d'avancer, souvent contre les autres. On oublie ce qu'il s'est
passé avant-hier, on ne pense qu'à demain. Dans le film il est
dit : « je ne sais même pas si j'ai véritablement
traversé cette époque. » De la même façon, nous oublions
notre culture traditionnelle, la colonisation japonaise, et peut-être
un jour aurons-nous tout oublié du Kuomintang... Mais, pour moi,
tous ces éléments font partie de Taïwan et je compte bien les
garder en mémoire. Je veux encore en parler pour créer quelque
chose de nouveau. Je prépare actuellement un nouveau film, soutenu
par le Bureau de la Culture à Taipei, qui est mon retour à la
fiction. Disons à moitié fiction et à moitié documentaire.
L'histoire se jouera dans les vieux quartiers de Taipei. Concernant
Flat Tyre, à l'époque, personne n'aurait fait un
documentaire ayant pour sujet principal le patrimoine statuaire de
Taïwan. C'est pourtant ce que j'avais essayé de faire pendant
plusieurs années mais sans trouver aucun support de la part du
gouvernement ou du secteur privé. J'ai donc décidé de faire Flat
Tyre, une façon de me moquer de moi et de mes assistants qui
m'avaient accompagnés depuis un si long temps. J'ai compris plus tard pourquoi
quasiment personne ne voulait m'aider : mon film ne faisait que
pointer du doigt les effets d'un demi-siècle de propagande par le
Kuomintang. Comme si la loi martiale existait toujours, la plupart
des gens refusaient de me parler, par crainte de représailles, par
habitude aussi.
![]() |
Flat Tyre |
Pourquoi
avez-vous arrêté la fiction ?
Après avoir réalisé
Flat Tyre, je me suis dit que Taïwan n'était pas prêt pour
une évolution qui irait dans le sens des grands films de fiction.
Face à la croissance de la Chine continentale, face à celle de la
nouvelle Taipei, il ne me semblait pas retrouver dans la jeunesse une
véritable compréhension de la vie, de la société. Dans les films
de la jeune génération, je ne vois aucune force qui leur
permettrait de faire des films pouvant toucher le cœur de chacun.
Ces films parlent des années de lycée, d'amours fragiles... C'est
pour ça qu'à la fin des années 90, à la surprise de beaucoup, je
n'ai pas voulu continuer mon travail dans la fiction. Je savais de
plus que peu importe le film que je ferais,
il n'y aurait pas, au niveau domestique, de véritable spectateur
taïwanais. Au même moment, nous nous rendions compte qu'il y avait
tant de choses prêtes à être enregistrées, sauvegardées grâce à
la forme documentaire, mais aussi pas assez de personnes en train de
s'y consacrer. Je me suis donc mis à filmer tous ceux qui vivaient à
Taïwan, qu'ils soient descendants de familles de Chine continentale,
des Taïwanais vivant ici depuis plusieurs générations, des
individus liés au gouvernement, des aborigènes... Une chose qui me
passionnait véritablement, c'était les accents que je pouvais
attendre. Des accents dont certains ont déjà disparus depuis !
Lorsque ces gens parlaient leur dialecte ou bien mandarin, on pouvait
discerner des influences du taïwanais, du japonais... Je suis tombé
amoureux de ces accents !
![]() | |
Flat Tyre |
Comment vos films
ont-ils été reçus à l'époque ?
Pas très bien !
(rire). Bien sûr, mes films ne rentraient dans aucune catégorie
prédéterminée, que ce soit la romance, le cinéma commercial ou
même la catégorie « nouvelle vague ». Mes trois films
ont fait peu d'entrées. J'ai sorti moi-même les films car personne
n'aurait voulu le faire à ma place. Pour être exact, pour The
Man from Island West, j'ai tenté de travailler avec un véritable
distributeur. Il me détestait car je ne voulais pas que le film
sorte dans trop de cinéma à la fois. Mais c'était pour moi la
seule façon de le faire ! A cette époque, on pouvait sortir un
film sur 8 copies, puis 16, 32, 64... Mais j'ai demandé à ce que
The Man from Island West ne sorte que dans un seul cinéma à
la fois. Et une seule séance par jour, pour commencer tout du moins.
Le distributeur était estomaqué. Moi, je savais qu'il fallait
« construire » le spectateur du film. Nous n'avions pas
d'argent pour assurer la promotion du film, mieux valait aller
doucement ! Aujourd'hui, si des réalisateurs américains
voulaient sortir leur film sur la côte Est, ils fonctionneraient
probablement de la même manière : d’abord une salle dans
Manhattan et une à Boston. Et puis on voit comment ça marche. Je
revenais moi-même des États-Unis, j'ai voulu instaurer cette notion
de stratégie à Taïwan, j'ai été rejeté. Peut-être étais-je
trop en avance dans ce domaine : c'était moi le loser à
la fin. Ce n'était pas la peine de regarder le box-office
pour y chercher mes films.
![]() |
Flat Tyre |
Les membres de la
nouvelle vague n'ont pas essayé de vous contacter, de vous aider ?
Non. De plus, la plus
grande partie des critiques qui supportaient la nouvelle vague ne
m'aimaient pas (rire). Je ne marchais pas à leur côté,
je ne voulais pas devenir « membre du parti » (1).
Je crois qu'un artiste doit toujours demeurer solitaire. Vous gardez
une vie privée bien à vous, que vous ne partagez seulement qu'à
travers vos films. Vous vous élargissez à travers les films. Voilà
pourquoi certain critiques ont dit que The Man from Island West
était un auto-portrait. J'en rigolais presque ! Je leur dit : « Ne savez-vous pas que dans ce monde des millions de gens se déplacent
constamment, pour fuir la guerre, les désastres, pour trouver un
emploi... ? Ils s'enfuient, c'est un réflexe basique de
survie. » Ils pensaient que puisque je revenais des États-Unis,
c'est moi qui dans le film me tenait debout face à l'océan,
regardant vers l'Est. Merde ! J'ai dit « non, il n'y a pas
de "moi" ici. » Le seul auto-portrait que vous
puissiez trouver est dans Flat Tyre. Et n'oubliez pas :
avec Flat Tyre, je me
moquais de moi-même, ce n'était pas véritablement un portrait. Je
me critiquais, en laissant toutefois une certaine place à l'humour. Ça aussi, c'était nouveau à Taïwan. Les critiques de l'époque ne
pouvaient-ils pas lire le film ?! Ils avaient étudié la
critique de film, c'est vrai. Mais ils ne prenaient pas en compte
l'histoire générale des arts, la littérature, des phénomènes
mondiaux comme l'immigration... Il me semble qu'il fallait d'abord
comprendre ça, avant de parler technique ou langage filmique. Il
faut beaucoup de connaissances pour comprendre un simple film. C'est
un critère que j'applique à moi-même. Et c'est pourquoi je
rechigne tant à refaire de la fiction. J'ai le sentiment d'avoir
perdu une place dans la société qui me permettrait d'obtenir une
compréhension basique du monde qui m'entoure et des spectateurs. Ces spectateurs sont aujourd'hui si jeunes.
Leur éducation est détraquée au point qu'ils ne se soucient que
peu du passé.
Mystérieuse et souvent épurée, la
musique dans vos films semble relier nouvelles formes et traditions,
sans renier les influences américaines ou japonaises. En cela, elle
m'évoque un certain courant japonais des années 80 que l'on
retrouve notamment dans l'œuvre du réalisateur Go Takamine
[réalisateur originaire d'Okinawa qui a largement contribué à
mettre en valeur la culture locale de son île, à travers le
dialecte, les rites et légendes, ndt].
La musique se doit de
s'intégrer parfaitement au récit. Pour un pays aussi petit que
Taïwan, vous devez trouver quelque chose qui vous représente. Dans
The Man from Island West, vous entendez un instrument de
taille très réduite, fabriqué à partir d'une petite portion de
bambou sur laquelle on a fixé une corde qui permet d'émettre un
dong dong dong très monotone. C'est un instrument atayal.
C'est leur langage musical. Les autres mélodies que vous entendez
sont jouées par un ami et
collaborateur de longue date, Lee Yi-cang. Dans Flat Tyre,
vous le voyez avec son groupe. Ils jouent une chanson aux fortes
connotations sexuelles, ça parle d'un train qui rentre dans un
tunnel. Le groupe a sorti des CDs à l'époque, mais impossible alors
de survivre en jouant cette musique. Un artiste très populaire à
Taïwan, Bobby Chen, a fait la musique du générique de The Man
from Island West. C'était
une méga-star à l'époque. Je voulais au départ qu'il fasse toute
la musique du film mais je n'aimais pas les connexions qu'il
faisait : trop moderne. D'une certaine façon, The Man from
Island West se devait d'être un film « lointain »,
tout autant que les lieux filmés, et si possible peu relié à la
vie contemporaine des villes. Je suis surpris car personne ne m'avait
jamais parlé des musiques de mes films ! Ce qui me fait penser
à quel point les critiques taïwanais peuvent manquer d'ouverture
d'esprit. Ils ne pensent qu'en une seule direction. Ils s'intéressent
au cinéma mais pas aux autres arts. Selon moi, une ouverture
d'esprit qui permettrait d'aborder une histoire s'étendant au-delà
de son contexte d'origine, cela n'existe que très rarement à
Taïwan.
Qu'en est-il de vos films aujourd'hui ?
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The Man From Island West |
Qu'en est-il de vos films aujourd'hui ?
Les copies 35mm sont au
service conservation du Taiwan Film Institute. On me dit que d'ici la
fin de l'année seront faites
des restaurations 4K de mes films, mais j'ai du mal à y croire !
Ils sont si occupés et manquent de ressources humaines. Je parle en
connaissance de cause car fut un temps j'ai été le conseiller du
Film Institute. Mais ces dix dernières années, j'ai senti un regain
d'intérêt envers mes films. De la part de la jeune génération,
des cinéphiles étrangers comme vous... Mes films ont été édités
en DVD en 2011 et un livre (2)
est sorti l'année suivante. J'imagine que face à un box-office
déprimant et sans logique – si ce n'est celle de l'argent, au
mépris d'idées esthétiques et de toute cohérence politique –
mes films sont assez originaux pour attirer certains. Ça me fait
penser : une autre chose qu'on a dit à propos de mes films,
c'est qu'ils mettaient en scène des femmes de petite vertu. Il
fallait vraiment être idiot pour dire cela. Regardez un peu qui,
dans mes films, sont les personnages qui finissent perdants : ce
sont toujours les hommes. Et ceux qui, après de nombreuses épreuves,
parviennent à s'extraire des difficultés, ont le courage de
s'affirmer et de mener leur propre vie, ce sont les personnages
féminins. A l'époque, j'étais très triste : les critiques ne
pouvaient tout simplement pas lire mes films.
Le personnage féminin
principal de Flat Tyre est particulièrement fort, même
lorsqu'elle se laisse séduire par un acteur un peu roublard :
elle mène le jeu et chaque situation résulte de sa propre volonté.
Oui, ainsi que dans The
Man from Island West. A la fin du film, l'actrice principale
déclare : « Je n'appartiens pas à ce lieu. »
Autour d'elle, tous les personnages masculins se débattent sans
vraiment savoir pourquoi. Je disais aux critiques : « s'il
vous plaît ne vous limitez pas à la surface de mes films... »
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Bodo |
Vos films ne
recevaient alors véritablement aucune critique positive ?
Aucune. Il n'y a que le
directeur du Taiwan Film Institute qui m'a invité. Il pressentait
que mes films pourraient voyager dans des festivals internationaux. A
l'époque, Tony Rayns était membre du jury, il était le seul
étranger. Il s'est battu contre les autres critiques pour que mes
films soient diffusés. Nous ne nous connaissions pas. Par la suite,
il a continué à me soutenir, jusqu'à aujourd'hui.
Propos recueillis par Vincent Poli à Taipei le 13 mai 2018.
(1) La
CMPC appartenant au Kuomintang, beaucoup de réalisateurs étaient
membres du parti. Les autres devaient aussi, d'une façon ou d'un
autre, faire profil bas face au parti s'ils désiraient être
produits.