Ce qui suit est un texte « rare » de Jean-Claude Guiguet, publié en 1997.
Le Don des larmes
Récemment j’emmenais un ami de passage à Paris
pour visiter une vieux quartier protégé de la capitale. C’était
un dimanche ensoleillé d’octobre. En marchant, l’ami invoquait
l’affection qu’il avait pour son frère qu’une maladie avait
emporté quatre mois plus tôt dans la fleur de l’âge. On croisait
la foule des promeneurs sous les voûtes de la place des Vosges.
Parfois leur nombre nous obligeait à longer les grilles du jardin
central… j’en oubliais de montrer à mon compagnon la majesté de
ces lieux qu’il ne connaissait pourtant pas. Le but de la promenade
était oublié à son tour. Je ne pouvais même plus croiser son
regard. Il pleurait.
Il pleurait comme un enfant sans se soucier des
passants. Son visage irradiait d’une beauté singulière, hors
norme, éloignée de tout modèle convenu. Dans la lumière de cette
beauté, on pouvait voir la trace d’une blessure inguérissable et
si profonde que j’éprouvais soudain un sentiment d’amour sans
limite. J’aurais dû le prendre dans mes bras afin qu’il sache
qu’à ses côtés quelqu’un pouvait comprendre cette douleur et
la partager.
Par timidité – ou par lâcheté ? – je n’ai
pas sur le serrer contre moi. Je sais depuis cet instant que je
n’oublierai jamais ce visage bien aimé sur lequel je devinais une
détresse que rien, surtout pas le temps, ne pourrait réduire à
néant.
Parmi les données de la nature, on oublie toujours
cette malédiction qui nous rend inégaux devant le banquet de la
vie. Ce dimanche-là, j’ai vu la conscience de cette malédiction à
travers les larmes d’un jeune homme qui ne se doutait pas vers
quelle région intérieure, quel espace mélancolique, intime et
secret son émotion m’avait brutalement précipité. Ce regard
exprimait une certitude : il arrive que la force du destin nous
dépasse et emporte notre existence sans que nous n’ayons d’autre
choix que celui vers lequel nous sommes irrémédiablement entraînés.
Au cinéma, lorsqu’un film nous invite au
spectacle de cette certitude incarnée dans l’épaisseur vivante de
personnages emportés dans le mouvement inexorable de la vie, nous
partageons avec eux une part de leur affliction ou de leur misère.
Dans le meilleur des cas, ce partage du drame individuel s’apparente
à la compassion et dans le pire, à l’exhibition du malheur étalé
comme une marchandise. D’un côté, la noblesse de Douglas Sirk. De
l’autre, la complaisance d’un Jaco Van Dormael. Entre le
Temps d’aimer et le temps de mourir (Sirk - 1958) et le
Huitième jour (Van Dormael - 1996), il y a toute la différence
entre mélodrame et mélo.
Nous avons tous remarqué un jour la nuance pas
vraiment subtile qui sépare le mélo du mélodrame. Notons donc au
passage, pour ne pas se perdre dans un inventaire fastidieux et de
peu d’intérêt, que la coloration péjorative du premier terme ne
s’adresse pas forcément aux ouvrages relevant du seul genre
mélodramatique. Il recouvre sans distinction et sans égard tout
récit cinématographique laissant la part belle aux ficelles le plus
souvent grossières de ces dramaturgies volontaristes à force de
complaisance et d’artifices. Lorsqu’on désigne un film sous un
vocable de cette nature (« c’est un mélo »),
la définition tient lieu de sentence. La condamnation est
implicitement contenue dans le choix du terme. Nous laisserons donc
en route, ou simplement, tout en un pan de l’histoire secondaire du
cinéma qui ne peut que brouiller l’espace en créant ici une
confusion aussi inutile que stérile. Et puisque j’ai commencé ce
texte en ranimant une émotion personnelle, je m’efforcerai
d’assumer jusqu’au terme de ces divagations buissonnières ma
propre subjectivité par rapport à cette notion mélodramatique qui
a toujours figuré à mes yeux l’un des moyens d’accès les plus
sûrs pour atteindre les hauteurs expressives de la beauté.
Entendons ce terme dans son acceptation la plus sublime et rendons
pour une fois à Baudelaire ce qui lui appartient. Lorsqu’il fait
parler la Beauté, elle murmure : « J’ai pour fasciner
mes dociles amants, mes yeux mes larges yeux aux clartés
éternelles »
Donc, le regard d’abord : sa vérité, sa force, sa lumière. Celui
de Clara Calamaï sous le pont de Nuits blanches (Visconti -
1957), le regard intense, démesuré, agrandi par la profondeur d’une
détresse sans remède ; celui de Shirley Mac Laine, implorant,
ingénu et sans défense devant sa rivale dans la salle de cours du
lycée de Comme un torrent (Minnelli - 1958) ; regard secoué
par la violence d’une crise de larmes de Barbara Stanwyck tandis
qu’elle remplit son bol de café dans la cuisine de Le démon
s’éveille la nuit (Lang - 1952) ; celui de Jacques Perrin,
l’adolescent blessé de Journal intime (Zurlini - 1962)
posé sur Marcello Mastroianni étendu près de ce frère de hasard,
sur un lit de fortune… Regard de Vivien Leigh rencontrant dans la
nuit celui de Robert Taylor dans La Valse dans l’ombre
(Le Roy - 1940), regard perdu de Sophia Loren à la recherche de
l’enfant défunt dans les marécages de la Fille du Fleuve
(Soldati - 1955), ou encore celui de Nadia de Rocco et ses frères
(Visconti - 1960), dans les yeux d’Annie Girardot, au zénith de
son génie de comédienne dramatique. Nadia, la femme brisée,
anéantie, titubant pieds nus, dans la boue du terrain vague après
le viol, Nadia détruite et implorant : « Rocco !
Rocco ! Dis-moi quelque chose… »
Le regard concentre l’émotion, ou la fait naître.
Il est à la fois source et réceptacle. Comment naît l’émotion ?
Il suffit d’un mot, d’un geste, d’une vision fugitive, mais
placés à une certaine hauteur. C’est toujours une condensation
vivante inscrite dans un instant fulgurant… L’émotion circule à
l’écart des centres vitaux réglant l’ordinaire de nos
sensations élémentaires. C’est un fluide sinueux, doux mais
implacable, parcourant le système nerveux ébranlé par une soudaine
et indéfinissable visitation. L’indicible de cette onde de choc
amène avec lui les larmes. « D’où vient que les vents
chauds et pluvieux apportent avec eux le goût de la musique ? »
s’interroge Nietzsche dans Le gai savoir. La réponse
appartient au mystère de l’être autant qu’à celui de la
création, échappant aussi à toute forme de rationalité, et c’est
très bien ainsi.
La grandeur du mélodrame nous atteint quand on
frôle cet indicible dévoilant dans toute sa nudité les formes
étranges et tragiques de la vie. C’est le glas qui retentit dans
l’église en ruine où la doctoresse de l’Amour d’une femme
(Grémillon - 1953) retrouve celui qui aurait pu devenir l’homme de
sa vie s’il ne s’était pas montré incapable de comprendre la
générosité sans compromis de celle qu’il voulait pour lui tout
seul. Ici la grandeur humaine est barrée par la mesquinerie d’un
ego hypertrophié dans une affirmation de pouvoir qui est un abus de
pouvoir, le moyen d’incliner, de briser, de soumettre l’autre à
ses désirs pour qu’il abdique toute forme de liberté personnelle.
Ce sont aussi les dernières minutes inoubliables et déchirantes de
la Fièvre dans le sang (Kazan - 1961) avec le face-à-face
de Nathalie Wood et Warren Beatty, ces deux jeunes gens passionnément
amoureux l’un de l’autre que les préjugés familiaux et les
circonstances de la vie ont séparés pour toujours. Quand ils se
revoient quelques années plus tard, ils n’ont plus rien à se
dire, surtout parce qu’ils auraient trop à se dire et tant de
regrets à partager ! Ne subsiste alors dans cet instant
d’éternité suspendu qu’une émotion muette, hagarde, tragique…
le sentiment d’un gâchis définitif et ce constat irréversible :
les seuls paradis sont ceux que l’on a perdus.
Tels sont parmi d’autres, quelques exemples de cet
indicible, scintillants au ciel du genre dont nul ne saurait dire
sans se couvrir de honte qu’il s’agit d’un genre mineur ou d’un
sous-produit de la tragédie. On peut d’ailleurs tracer sans grand
risque d’erreur la ligne tout en pointillés de la frontière
séparant celle-ci de celui-là. Pour les personnages de la tragédie,
la menace est à l’intérieur de leur structure mentale et
psychique : Francisca, l’héroïne de Manoel de Oliveira,
Madame de…, celle de Max Ophuls ou le Gabin du Jour se
lève (Carné - 1939). Dans le mélodrame, c’est la coalition
des éléments extérieurs – rapport sociaux, drame de la pauvreté,
lutte des classes… etc. – qui brise le destin individuel.
Remarquons en passant le danger qui guette le genre et les pièges
que tout cinéaste doit déjouer : la surenchère dans
l’acharnement de ce destin défigure trop souvent la noblesse
initiale du propos et le risque de passer du mélodrame au mélo
mérite d’être apprécié au plus juste. De l’émotion nue au
pathos larmoyant il a tout ce qui sépare les Deux orphelines
ou Sans famille de la Rue de la honte (Mizoguchi -
1957) et Remorques (Grémillon - 1941). Et quand Bazin écrit
à propos de Limelight (Chaplin - les Feux de la rampe
- 1952) qu’il s’agit d’un « faux mélo », il
pourrait ajouter : mais c’est un vrai mélodrame ! Autrement
dit une œuvre majeure où une indéfinissable mélancolie entraîne
la réflexion de Chaplin vers les mystères de l’amour, du côté
de cette énigme que représentent le cœur, le corps et l’esprit
plongés dans le grand fleuve du Temps.
Le transport émotionnel que l’on éprouve en face
de ces œuvres-là – Limelight apparaît comme un des
exemples les plus parfaitement aboutis du genre – ne tient pas à
la substance particulière du drame qui ne peut, en l’occurrence,
que satisfaire le goût du mélo, ce mélodrame dénaturé, mais à
son seul traitement. C’est l’ancienne et célèbre exhortation
gidienne qui dit aujourd’hui encore le fond de l’affaire :
« Que l’important soit dans ton regard et non dans la
chose regardée ! »
On ne peut viser au fond qu’à travers la forme en constatant cette
évidence : il n’y a pas de mélodrame au sens négatif du
terme, il n’y a que des regards mélodramatiques, et ce regard-là
nous ramène immanquablement du côté du « mélo ». Si
le regard se veut mélodramatique, le sujet s’abâtardit,
l’écriture s’absente et le fond n’est plus rien si le film
n’est pas. Le récent Au loin s’en vont les nuages d’Aki
Kaurismaki (1996) serait invisible sans la rigoureuse précision de
ses cadres et la nécessité stylistique de chaque plan organisant en
profondeur l’unité expressive qui éclaire le sens moral du récit,
hissant ainsi le film sur les sommets de l’art. Ici la minceur du
sujet, l’incident mineur, le quotidien comme poncif sont portés
vers les hauteurs du drame humain universel par un art de faire, de
dire, de montrer, de cadrer, d’élaguer, de donner à entendre le
chant intérieur de la détresse existentielle qui transcende le réel
jusqu’à la pure expressivité émotionnelle. Un art musical en
somme, comme tout grand mélodrame s’acharne à en retrouver le
secret.
N’oublions pas que l’étymologie du mot renvoie
précisément au « drame musical » (melodrama). D’où
le rôle souvent prépondérant de la ligne mélodique dans
l’organisation interne de l’œuvre. Les audaces les plus
radicales en la matière sont représentées avec le bonheur que l’on
sait par les Parapluies de Cherbourg (1964) et Une
chambre en ville (1982) de Jacques Demy, conçus tous deux comme
de véritables opéras cinématographiques. Par ailleurs, la
naissance du mélodrame se situe au début du XIXe siècle
quand les personnages royaux et princiers de la tragédie s’effacent
progressivement au profit de la bourgeoisie parvenue désormais au
pouvoir et aux affaires. Dans ce contexte, La Traviata
de Verdi apparaît, en 1853, comme une des premières splendeurs du
genre. Dès lors, la dimension opératique ne cesse de hanter le
mélodrame, d’infléchir son style en revisitant le malheur pour
lui offrir une profondeur esthétique et morale. Tous les grands
cinéastes sauront saisir cette chance musicale, avec, certes, des
fortunes diverses mais toujours la conscience d’un enjeu
déterminant dans la manière de concevoir le dépassement du
quotidien par l’exacerbation des sentiments. La musique et le chant
s’approchent du mystère de la mort avec une plus grande intuition,
une plus radicale appréciation du secret des ombres que tout autre
moyen expressif. Il suffit d’imaginer ce que serait Le
Mépris (Godard - 1963) sans l’extraordinaire partition de
Delerue, Senso (Visconti - 1954) amputé de la Septième
symphonie de Bruckner, Mirage de la vie (Sirk - 1958)
sans le chant funèbre qui sort de la gorge de Mahalia Jackson
pendant la cérémonie des funérailles de La servante noire
:
“Bientôt j’oublierai Le malheur du
monde
Jamais plus de pleurs amers
Oh, mon malheur en ce monde…”
Jamais plus de pleurs amers
Oh, mon malheur en ce monde…”
Ou encore la partition de Nino Rota accompagnant
l’itinéraire des protagonistes de la Strada (Fellini -
1954), celle d’Une étoile est née (Cukor - 1954) et tant
d’autres…
Ayant réalisé moi-même plusieurs mélodrames, je
n’aurais jamais pu concevoir Faubourg Saint-Martin sans le
secours du prélude du Ve acte de Don Carlos de
Verdi qui sous-tend toute la structure interne et dramatique du film,
ni donner corps à l’aventure métaphysique de l’héroïne du
Mirage privé de Richard Strauss et Ponchielli. Enfin,
comment aurais-je pu récemment terminer Une nuit ordinaire
dans la clarté spéciale qui doit être la sienne sans La
seconde Leçon de ténèbres de Couperin que les commanditaires
du projet ne voulaient surtout pas entendre ! Et pourtant,
comment dire l’incessante circulation qui relie le corps et
l’esprit, comment exprimer mieux que par cette vocalise
contemplative et la voix d’Hugues Cuenod, ce miracle où la
trivialité apparente du plaisir des sens rejoint l’aspiration de
l’âme vers la lumière de l’amour ? Seule la musique parle
de la mort, disait Rilke. Et de la vie ! Quand on aime la vie on
ne peut que songer à sa brièveté, donc à sa fin. Il n’y a que
les choses fragiles, périssables, condamnées pour être douces.
Celles qui durent n’ont pas le pouvoir de nous émouvoir et de
faire venir les larmes aux yeux. « Heureux ceux qui
pleurent, ils seront consolés »
dit-on dans l’Evangile. Bien sûr ! C’est parce qu’il est
précaire, toujours menacé, qu’à chaque seconde il peut être
détruit, que le bonheur existe. Comme la vie n’est rien sans la
mort qui accomplit selon Pier Paolo Pasolini « un fulgurant
montage de notre existence »,
le bonheur n’a aucun sens privé du malheur.
Tout grand mélodrame est un acte de création
poétique, un geste de conquête, la volonté d’organiser un espace
privilégié, l’affirmation de la vie malgré la présence
inéluctable du néant. Avant de quitter ce monde, l’héroïne du
Mirage de la vie rappelle aux survivants ses ultimes désirs
: « Je veux quatre chevaux blancs, la fanfare… pas de
deuil mais de la joie comme si j’allais vers la gloire »
Mouchette, l’enfant blessée de Robert Bresson, se contentera de
quitter le monde en jouant comme une petite fille insouciante, sans
bruit, sans larmes, sans fracas… elle s’allonge sur le talus au
bord de l’étang avant de rouler jusqu’à l’eau qui se referme
sur elle… immense étendue de larmes, linceul liquide pour une
enfant abandonnée. C’est du fond de cet abîme de solitude que
monte alors le Magnificat de Monteverdi, chant lumineux
d’une douceur vertigineuse, ultime cadeau du monde à la mémoire
de cette petite fille que personne n’a su aimer.
Les larmes qui traversèrent cet après-midi
d’automne évoqué au début de ces lignes devaient trouver un
réconfort inattendu dans un épilogue que tout cinéaste compétent
aurait été à même d’inventer, si les caprices de cette journée
pas tout à fait comme les autres ne l’avaient naturellement placé
sur le trajet de notre promenade. Un orchestre de rue composé de
plusieurs violonistes jouait avec allégresse une suite de
Jean-Sébastien Bach. Adossés contre une voiture, nous restions
longtemps silencieux dans la clarté du jour qui déclinait. Ces
minutes qui semblaient une éternité de paix retrouvée nous
consolèrent pour quelques temps du fardeau de l’existence.
Jean-Claude Guiguet
in Le Plaisir des larmes, ACOR éditions. Le texte de Guiguet est disponible dans la rubrique "Extraits", c'est pourquoi je me permets de le re-publier ici.
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Mirage de la vie : les funérailles |