Si depuis les années 90
le cinéma iranien vu de chez nous semble se résumer à Kiarostami
et Panahi, il fut un temps où la production iranienne sut trouver un
meilleur accueil en nos terres. Malgré tout, Masoud Kimiai semble
avoir toujours échappé à la cinéphilie et à l'exploitation
française. Pour nous rapprocher de ce cinéaste malgré tout obscur, il n'es pas idiot de commencer en nous reportant sur deux listes visant à rassembler les plus grands films iraniens : on y voit que les films de Masoud Kimiai sont
absents de la liste établie par le FIFF 2014 (les 27 « meilleurs
films iraniens » sélectionnés par 14... réalisateurs
iraniens), tandis même que son film Gavaznha (1972) apparaît en
première place d'une autre liste, celle établie en 2009 par 92
critiques iraniens pour Film Magazine (revue iranienne). Pourquoi une telle disparité, surtout pour un film arrivé en première place ? Après avoir vu une
partie importante des films cités, on pourrait vraisemblablement supposer que
la deuxième liste se veut plus en phase avec la culture populaire
iranienne : trois films de Kimiai et quatre d'Ali Hatami (que la
première liste ignore aussi totalement), et un plus grand nombre de films
datant des années 90 voir 2000 (des grands succès, peut-être ?).

Qu'en-est il alors
vraiment de ce Kimiai ? Son deuxième film, Qeysar (1969), est
désigné avec La Vache (réalisé la même année par
Mehrjui) comme une œuvre fondatrice du nouveau cinéma iranien. Mais
si La Vache est calqué sur
le modèle d'un film d'auteur européen, avec l'idée d'un
village reflétant l'angoisse de tout l'Iran, celle d'un homme mené à la
folie jusqu'à ce qu'il prenne la place de cette vache disparue qu'il
aimait tant, Qeysar n'a à aucun moment cette (saine)
prétention, et même la peinture que fait Kimiai du monde de la nuit
(nous sommes dix ans avant la révolution islamique) ne saurait remplacer
celle offerte par Golestan dans Brick and Mirror (1965), film
précurseur s'il en est. Non, si Qeysar parvient tout de même
à affirmer son emprise sur le contemporain, c'est à travers le
réveil d'un vieux mythe : le mythe d'un homme fort, protecteur, sauvage avant tout lorsqu'il s'agit de protéger les siens. C'est un homme vengeur, et donc forcément triste :
triste pour la sœur violée, pour son oncle humilié et sa mère en
larmes : c'est ses propres larmes qu'il offre à Dieu avant
d'aller occire ses ennemis un par un. Le générique (paraît-il réalisé par Kiarostami) de Qeysar est constitué de gros plans sur un corps musclé où s'étalent des tatouages (de bagnards ou de héros, on ne saurait dire) : guerriers
perses, anges, montagnes et aigles, un aigle semblant d'ailleurs remuer des ailes lorsque l'homme (le visage toujours hors cadre) remue ses épaules. De ces parcelles de corps, de ce
torse velu où l'on aperçoit un homme en décapiter un autre, ne ressort
pas l'image du protagoniste du film mais celle d'un déjà-héros,
personnage mythifié.
Le film pourrait presque
s'arrêter là. Mais il lui manquerait sa saveur mélodramatique qui
font de Qeysar (le film comme sa star, Behrouz Vossoughi) un
élément absolument incontournable du cinéma iranien. Première séquence
: une sœur a été violée, la honte l'a conduite au suicide. A la
morgue, la mère se lamente tandis que l'oncle s'attarde sur la peur qui le ronge, non pas
la peur que les bandits reviennent, mais l'angoisse à l'idée de
quelle sera la réaction du frère lorsqu'il sera informé de
cette tragédie. Soudain, un tatouage, celui d'une cloche ailée, et
son tintement clair: voici le frère qui débarque, chapeau noir,
tablier de boucher, stature gigantesque, les épaules qui occupent la
moitié de l'écran. Sur son visage, un rictus de douleur pour sa soeur, un rictus qui le brûle.
Même son oncle, ancien combattant et qui lui rappelle que les temps
et sa justice ont changés, ne peut le stopper. Ce frère retrouvera les malfrats en quelque plans mais, à la surprise du spectateur, se
fera immédiatement poignarder. Il est pourtant impossible d'empêcher ce que le générique prédisait déjà : Qeysar est tout ou rien. Alors, négligeant son sang qui se répand sur le bois de cette arrière-salle poussiéreuse, le frère de la jeune fille morte se relève, titube et hurle
ce nom, l'invoque : « Qeysar! ».
Et le film recommence.
Qeysar, ce n'était pas ce frère qui vient venger sa sœur. Qeysar,
c'est un autre homme jusque là caché par le récit. Le guerrier
perse invoqué par les montages du générique n'était pas ce
boucher imposant mais quelque chose d'encore plus puissant : le
fiancé de la jeune fille; et pour le ressusciter il fallait ce
sursaut de douleur. Le viol et l'assassinat d'une femme aimée
n'était pas assez pour symboliser la peine Behrouz Vossoughi, il
fallait aussi que soit assassiné le premier qui se proposait de
faire justice. Il n'est pas étonnant que par la suite le personnage
de Qeysar soit devenu populaire au cinéma : s'il représente à la
fois un désir de vengeance (Qeysar est dans sa structure un
vigilante film en solo car famille et police, tous cherchent à le
stopper) et un goût pour le tragique, cette justice semble aussi
prendre un caractère divin et il n'est pas étonnant que personne
sinon cette prostitué rencontrée un soir (unique femme de sa vie cinématographique) ne comprenne Qeysar. Sa route mènera donc à la mort, après un passage
par les saunas (magnifique combat de deux hommes dans une douche
minuscule, tourbillon de muscles humides), les
abattoirs du bazar ou une gare de train quasi-abandonnée. Le chemin de croix de Qeysar est
un appel à l'aide autant que la démonstration d'une masculinité
époustouflante.

La filmographie de
Kimiai est longue et (forcément) peu aimée des iraniens en ce qui
concerne ses films postérieurs. Mais si l'on se concentre sur ses
premières œuvres (en fait ses six films avec Behrouz Vossoughi
avant que les deux hommes ne se séparent sur une brouille), on
retrouve le même schéma. Dash akol (1972) est exactement
dans la même lignée alors même s'il s'agit d'une adaptation de
Hedayat. La moustache en plus par rapport à Qeysar, Dash Akol sort
de sa réserve lorsqu'un bandit harasse le peuple de Shiraz. Au
passage il tombe amoureux d'une jeune fille (les héros de Kimiai
semblent tous êtres de vieux garçons), lorsque, du bout des
doigts, il dépose quelques gouttes d'eau sur le visage de cette
vierge qui s'était évanouie sous un arbre. C'est cette amour qui
causera la plus grande douleur à Dash Akol, bien plus que ce brigand
que Dash Akol oblige à déguerpir dès la première séquence du
film. Dash Akol ne retrouvera son rival que comme un prétexte pour
fuir cet amour impossible; dans le sifflement de sa lame on entendra « je te
tue si tu acceptes de me tuer ». Reza The Motorcyclist
(film plus mineur) est lui sur un chemin de rédemption : s'il est
habitué aux vols, c'est presque par un coup du sort que Reza se
retrouve riche et aimé d'une femme de la haute société. Et c'est
cette richesse qui lui donne goût à la justice (c'est un peu
étrange!), mais il n'existe pas de retour en arrière pour tous les qeysars de Kimiai : c'est lorsqu'il décide de rendre l'argent d'un
casse qu'il est tué par ses anciens complices.
Il est au final un peu
étrange que Qeysar soit souvent associé à La Vache
de Mehrjui. Kimiai est un réalisateur populaire qui tourna abondamment
dans les années 70 (même si Gavaznah,
qui mit fin à la collaboration de Kimiai et Vossoughi, fut
partiellement censuré puisqu'il dépeignait des opposants au
gouvernement) tandis que Mehrjui se veut plus inspiré par le modèle
du réalisateur intellectuel européen et dût s'exiler en France
après Dayereh mina. Pourtant, dans les années 90, tous deux
mettront en scène des individus qui ne peuvent se rattacher aux
bouleversements de l'Iran contemporain. Si pour Mehrjui il s'agit de
l'intellectuel iranien en pleine crise spirituelle (Hamoun,
1990); de la part de Kimiai il s'agit forcément d'un «ancien qeysar»,
guerrier démodé, pris au piège d'une société qu'il ne connaît
plus. Lui aussi revient pour l'honneur et l'amour, mais il est déjà
trop tard. Couvert de sang, le vieux chevalier n'aura comme seul
recours pour échapper à ses poursuivants que s'enfuir à cheval au beau milieu des embouteillages de Téhéran (The Wolf's Trail,
1994).
Vincent Poli
Cote de rareté : 3/5 pour les films, souvent sur youtube (qualité horrible). Mais 5/5
pour les sous-titres. Ceux de Gavaznah arrivent
bientôt!
Les deux listes :
http://www.fiff.ch/assets/images/2014/PDFs/FIFF2014_hommage_cinema_iranien_FR-EN.pdf
https://www.icheckmovies.com/lists/film+magazines+best+iranian+films+2009/